L’ombre géante de Bordeaux projetée sur le sol de la rive droite

Visites et excursions

Ayoub

8 juillet 2026

Sur la rive droite de Bordeaux, un quartier entier sort de terre. Des immeubles neufs, des terrasses, une place centrale ouverte sur la Garonne. Et au milieu de tout cela, quelque chose d'inattendu : une forêt. Quatorze arbres métalliques de cinq mètres de haut, figés dans l'aluminium, soutenant une canopée de 400 m². Pas un arbre vivant. Pas une feuille. Et pourtant, elle fait de l'ombre.

Bienvenue place Marie de Gournay, cœur battant du nouveau quartier Deschamps-Belvédère, là où l'artiste argentin Leandro Erlich a posé l'une de ses œuvres les plus poétiques et les plus engagées : « La Carte, à l'ombre de la ville ».

Une ombrière loin d'être ordinaire

À première vue, on pourrait prendre la structure pour une pergola design, un mobilier urbain élaboré. Mais en s'approchant, en regardant le sol, tout bascule.

La Carte à l'ombre de la ville Bordeaux

L'ombre portée de la structure dessine au sol le plan de la ville de Bordeaux. Le titre de l'œuvre prend alors tout son sens : la carte, c'est celle qu'on a sous les pieds. Bordeaux vu depuis la rive droite, projeté en ombre sur la pierre de la place, au fil des heures et de la course du soleil.

Cette idée simple et puissante, c'est la signature de Leandro Erlich.

Mais l'œuvre n'est pas seulement poétique. Elle répond à une contrainte concrète : sur la place Marie de Gournay, il est impossible de planter de vrais arbres. Le sous-sol est occupé par des parkings et des réseaux techniques. Pas de racines possibles. L'art a donc pris le relais de la nature.

14 arbres, 400 m², 6 000 vis

Les chiffres de l'œuvre donnent une idée de son envergure. Quatorze troncs en aluminium, chacun s'élevant à cinq mètres. Une canopée de 400 m² aux découpes millimétrées. Les pièces ont été fabriquées sur mesure à la fonderie d'art Fusions, en Auvergne.

Le choix de l'aluminium n'est pas anodin. Le métal reflète, filtre, découpe la lumière. C'est lui qui permet à l'ombre de se former avec précision et de dessiner, heure après heure, le plan d'une ville. Une cartographie vivante, en perpétuel mouvement.

Leandro Erlich, le maître de l'illusion bienveillante

Qui est l'homme derrière cette œuvre ? Né en 1973 à Buenos Aires, d'un père architecte et d'une mère géologue, Leandro Erlich a d'abord étudié aux Beaux-Arts de sa ville natale avant de suivre différents cursus artistiques à l'étranger. Il vit et travaille aujourd'hui entre Paris, Buenos Aires et Montevideo.

En 2001, sa réputation devient internationale grâce à une installation qui fera des vagues à la Biennale de Venise, où le jeune homme de 27 ans seulement représente son pays. Sa troublante piscine dans laquelle des gens semblent engloutis sans être noyés marque les esprits. Swimming Pool est aujourd'hui exposée de façon permanente au musée d'art contemporain du XXIe siècle de Kanazawa, au Japon.

En France, son œuvre la plus connue trône depuis 2015 devant la Gare du Nord à Paris. Dans l'installation Maison fond, Erlich évoquait, par le biais d'une construction dont les murs s'affaissent dangereusement sur le trottoir à la manière d'une glace en train de fondre, les menaces et les enjeux du réchauffement climatique.

À chaque fois, la même méthode : une œuvre centrée sur la perception et l'illusion architecturale, qui invite le passant à s'arrêter, à regarder différemment, à comprendre quelque chose qu'il ne voyait pas. Ses œuvres sont présentes dans les collections du MoMA de Buenos Aires, de la Tate Modern à Londres et du Centre Pompidou à Paris.

Une commande portée par le mécénat culturel

L'œuvre n'est pas née du hasard. Elle est une commande du Fonds Cré'Atlantique, outil de mécénat culturel à l'échelle de Bordeaux Métropole, issu de l'association de l'établissement public d'Aménagement Bordeaux Euratlantique et du Groupe Bernard.

Le Fonds Cré'Atlantique a fait appel à Leandro Erlich pour une raison précise : son rapport à l'architecture, à l'espace public, à l'illusion visuelle. Et parce que le quartier Deschamps-Belvédère avait besoin d'un signal fort. D'une œuvre qui l'ancre dans la ville, pas seulement dans les plans d'urbanisme.

Toute la démarche et l'histoire de cette commande sont à retrouver sur le site du Fonds Cré'Atlantique.

Le Belvédère, un nouveau quartier qui cherche son totem

Le quartier Deschamps-Belvédère, logé entre la Garonne et la Bastide sur la rive droite de Bordeaux, est l'un des plus ambitieux projets urbains de la métropole. Développé par Nexity et Altarea, il constitue un nouveau lieu de vie et un nouveau pôle d'attractivité économique, social et culturel, avec pour point central la place Marie de Gournay, conçue comme un espace événementiel modulable.

Le quartier rassemble 1 400 logements, des bureaux certifiés HQE, une vingtaine de commerces et plus de 2 000 m² d'espaces culturels, dont le Bien Public, lieu géré par l'équipe de La Bellevilloise à Paris, dédié aux concerts, expositions et conférences.

L'œuvre a la volonté, à terme, de se positionner comme un totem du futur quartier Deschamps-Belvédère. Le parallèle avec le Miroir d'eau de la Place de la Bourse, devenu l'emblème mondial de Bordeaux, n'est pas anodin. La rive droite construit, elle aussi, ses propres icônes.

Nature artificielle, enjeux bien réels

Une forêt en aluminium pour lutter contre la chaleur urbaine : le paradoxe est assumé. Et il n'échappe à personne.

Certains y voient une contradiction, un métal chaud pour faire de l'ombre, là où des arbres auraient aussi purifié l'air. D'autres saluent l'audace : face à l'impossibilité technique de planter des arbres sur cette place, l'art a offert une troisième voie, ni purement fonctionnelle ni purement décorative. Une ombrière qui pense, qui raconte, qui interroge.

Car c'est peut-être là l'essentiel : en faisant apparaître le plan de Bordeaux dans l'ombre d'une forêt qui n'existe pas, Leandro Erlich pose une question que nos villes devront répondre dans les années à venir. Comment intégrer la nature là où elle ne peut pas croître ? Comment rafraîchir les espaces publics quand le sous-sol est saturé ? Et quel rôle l'art peut-il jouer dans ces réponses ?

À voir : place Marie de Gournay, rive droite de Bordeaux

« La Carte, à l'ombre de la ville » est accessible librement, en permanence, sur la place Marie de Gournay, dans le quartier Deschamps-Belvédère à Bordeaux.

L'œuvre se découvre à toute heure, mais le jeu d'ombres est particulièrement lisible en milieu de journée, quand le soleil est haut et que la carte de Bordeaux se dessine clairement sur le sol de la place.

Une halte qui mérite le détour. Et qui change, pour longtemps, la façon de regarder une ombre.

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